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Titre du blog : Une assiette de crevettes
Auteur : uneassiettedecrevette
Date de création : 11-06-2012
 
posté le 22-08-2012 à 12:44:12

Les gares

Hall de passage, de transit, d'effervescence, c'est la première gare qui me vient à l'esprit. Elle constitue, pour moi, l'archétype même de la gare. Là où le mouvement est continu et furtif à la fois.

Une vaste bâtisse aux portes qui ne se ferment jamais et aux rails s’enfonçant jusqu'en son cœur même y faisant s'engouffrer des bourrasques de vents et des flots de gens.

On assiste au ballet étourdissant des départs et arrivées des trains qui arrêtent leurs carcasses branlantes, au bout des quais, dans un bruit strident de roues métalliques freinant sur les rails.

Fin du voyage ou début du rêve.

En un élan synchronisé, les voyageurs se croisent, ceux qui vont et ceux qui viennent, se voyant à peine, tous concentrés sur un objectif à ne pas perdre.

Les pas pressés des passagers en partance, un peu raidis par la rapidité forcée, pour atteindre les wagons et y monter prestement, comme si, toujours, la peur de voir les portes se fermer devant eux et de regarder, impuissants, le train s'ébranler en les laissant seuls sur le quai, les tenaillait.

Ou, à l'inverse, le pas lourd de celui qui revient, qui regarde autour de lui son quotidien retrouvé d'un air effaré, son esprit vagabondant encore dans l'ailleurs qu'il a quitté le matin même.

Et ceux qui, d'un pas lent mais non contraint, foulent ce sol pour la première fois, terra incognita, et jouissent du moindre détail qu'offre un lieu nouveau, ne serait-ce que le plus commun, à l’œil curieux et avide de découvertes.

Et il y en a d'autres, usagers du train-train plutôt que du train, qui ne regardent pas ces compagnons occasionnels, qui tentent de ne pas se laisser prendre dans le songe, doux mais un peu amer, de voyages qui ne sont pas pour maintenant ; ceux qui, chaque matin et chaque soir, polissent de leurs démarches robotiques le carrelage de la gare pour se rendre au travail, pour rentrer chez eux.


Il y a aussi de ces gares qui ne prennent vie qu'à certaines occasions. Dans ces moments rares et attendus, tous les voyageurs sont portés par la même énergie ; il semblerait alors que la gare n'existe que pour eux et dans ce seul instant.

Tout le monde attend fébrilement, entouré d'énormes valises, dans une agitation contenue telle un frisson invisible qui parcourt les bancs bondés, le mot vacances se répétant dans toutes les bouches.

En temps normal, la gare ne résonne d'aucun son, d'aucune parole. Les quelques trains arrivent et repartent dans une mécanique qui ne change pas et qui n’intéresse personne.


Et d'autres sortes de gares. Des plus étranges. Celles qui connurent leurs heures de gloire par le passé et qui, des années plus tard, n'en gardent que des vestiges.

Ainsi une gare où nous nous étions arrêter lors d'un voyage balkanique.

Le sentiment soudain d'avoir franchi une ligne invisible pour pénétrer dans une dimension parallèle ; un espace-temps où le temps justement est suspendu, irréel, inexistant.

Une gare fantôme qui ressasse son âge d'or avec nostalgie, qui garde les traces de la vie grouillante qui l'a animée jadis et qui resteront figées dans un passé à jamais révolu.

Dehors, autour de l'imposant bâtiment, des bars, des restaurants et des magasins. Tous clos. Les bancs renversés sur les tables. Les lumières en veilleuse ou plus de lumière du tout.

A l’intérieur, dans l'immensité vide, le silence nocturne devient quasi monastique. Une porte qui grince ou un éternuement sont amplifiés et se répercutent à l'infini entre les murs de la salle déserte.

Aucune annonce, aucun affichage. Un seul train coincé dans une éternelle immobilité.

Un guichet ouvert. Le même homme toute la journée, toute la nuit. Une relique lui aussi parmi toutes les vétustés du lieu.

Une gare qui n'existe plus, qui ne vit plus et qui, pourtant, reste encore fièrement debout tout en amassant la poussière sur ses souvenirs plus glorieux, tout en ternissant sous le brouillard de la mémoire.

 

J.G